Je suis Emmanuel Guibert…

Je suis Emmanuel Guibert, l’auteur, avec Didier Lefèvre et Frédéric Lemercier, de l’album “Le photographe”. Cette bande dessinée mêlant photographies et dessins raconte une mission de Médecins sans frontières dans l’Afghanistan occupé par les forces soviétiques, au milieu des années 80. Un récit vécu, raconté à la première personne par Didier Lefèvre, qui a eu la bonne fortune de rencontrer un succès international (plus de 400 000 exemplaires vendus dans une quinzaine de langues). La version italienne est sortie chez Coconino, un label de Fandango libri, avec une préface d’Adriano Sofri. Le livre a été bien reçu en Italie et des expositions, à Bologne et à Ferrare, ont contribué à son rayonnement.

C’est ainsi qu’il a pu atterrir entre les mains d’un jeune homme, Cosma Casagrande, natif de Brescia, qui se préparait à une carrière d’infirmier-anesthésiste et que cette lecture, de son propre aveu, a transformé. Il a décidé qu’il suivrait le chemin de Régis Lansade, l’infirmier-anesthésiste de la mission racontée dans “Le photographe”, viendrait étudier en France et intégrerait MSF. C’est ce qu’il a commencé à faire. A peine débarqué à Paris, il a pris le chemin de Bergerac (près de Bordeaux), où vit Régis, pour le rencontrer et faire amitié. Régis a tout de suite regardé Cosma comme une sorte de fils. Plus tard, il me l’a présenté.

Cosma était un garçon de 24 ans d’une étonnante présence, faite de beauté, de maturité et de volonté. Il avait envie de vivre son métier d’infirmier comme une expérience complète, tout autant pratique que philosophique. Il voulait s’y consacrer pleinement, avec une grande ferveur, comme Régis, Robert, Juliette ou Evelyne, les médecins du “photographe”, s’y sont consacrés avant lui.

Lors de notre deuxième rencontre, il m’a confié son projet de traduire en italien mon livre “Conversations avec le photographe”. Ce livre a été écrit à la suite du décès de Didier Lefèvre, survenu en 2007, alors que Didier n’avait que 49 ans. Il est une transcription de conversations que j’ai eues avec Didier sur la médecine, la photographie, ce que c’est qu’une vocation, les hauts et les bas d’une vie de photographe, le monde contemporain, etc. Ce livre semblait à Cosma un livre important pour toute personne qui, comme lui, était à l’orée d’un métier et cherchait des mots justes et fortifiants avant d’y entrer pleinement. Il regrettait qu’il ne soit pas lisible par ses parents et amis italiens et se proposait de le traduire principalement pour cette raison. C’était aussi une manière pour lui de “travailler” ce texte en profondeur, de se l’incorporer. Je lui ai évidemment donné mon accord enthousiaste (nous étions tous deux au Jardin des Plantes, le jardin botanique de Paris, ce jour de mai dernier, en train de manger des sandwiches au soleil).

Début juillet, Régis m’a appris la mort de Cosma. Il a fait une chute dans les Alpes, pendant une escalade. La montagne était la passion de son père, et la sienne.
Inutile d’évoquer le chagrin que nous avons tous ressenti, il est immense. Ce garçon que j’aurai rencontré cinq fois m’a marqué pour la vie.

Dès ma première conversation avec Régis après le drame, je lui ai demandé de s’enquérir de la traduction de Cosma. Savoir si elle était récupérable sur son ordinateur. Régis m’a mis en rapport avec Fulvio et Rita, les parents de Cosma, dont il était le fils unique. Fulvio a cherché et trouvé cette traduction. Cosma, en peu de temps, avait déjà beaucoup oeuvré (j’ai appris avec émotion que, sans me le dire, il lui arrivait de venir traduire le livre sous mes fenêtres, au jardin). Il avait traduit plus de 80 pages.

Fulvio et Rita, ainsi qu’une amie de Cosma, Stefania, ont décidé de compléter son travail. Cette initiative est devenue pour eux comme une sorte de devoir à accomplir pour la mémoire de Cosma. Ils font le projet d’accueillir à Brescia et à Turin, en 2016 ou 17, une exposition consacrée au “photographe” qui accompagnerait cette édition des “Conversations avec le photographe” partiellement traduite par Cosma et complétée par eux.

Je suis très attaché à ce projet et souhaite faire tout mon possible pour le favoriser. Toute initiative valable venant d’Italie et permettant d’accueillir cette exposition dédiée à Cosma et d’éditer le livre sera très bienvenue et bénéficiera de mon appui, de ma coopération, ainsi que de celle de l’éditeur d’origine (les éditions Dupuis, en Belgique).

Vernir cette exposition en présence des parents de Cosma, de ses amis, des membres de la mission de MSF qui pourront y assister me semble un rendez-vous nécessaire et réparateur. La publication du livre en italien offrirait à Cosma la réalisation posthume d’un projet qui lui était très cher, et une sorte de présence physique dans notre monde, qui a besoin d’hommes comme lui et comme Didier Lefèvre, tous deux disparus trop tôt.

les voies de la souscription et du bénévolat nous permettront, quoiqu’il arrive, d’atteindre ce double objectif. Mais s’il se trouve des éditeurs, journalistes, conservateurs ou commissaires d’exposition décidés à nous aider, leur contribution nous sera plus que précieuse.